Depuis Vientiane, nous reprenons la route vers Luang Prabang au nord du Laos. A mi-chemin, nous faisons étape à Phoudindaeng à 3 kilomètres au nord de Vang Vieng pour visiter la ferme biologique fondée en 1996 par Solangkoun Thanongsi, alias Monsieur Thé.

Après avoir travaillé pendant 20 ans au Département des Eaux et Forêts, Solangkoun Thanongsi a acquis une vaste expérience de la gestion de l’environnement. Il s’émerveille des richesses naturelles dont bénéficie son pays : sa terre fertile, ses forêts millénaires, ses rivières gorgées de poissons… Depuis des générations, les habitants jouissent d’une grande qualité de vie grâce aux ressources abondantes à portée de leurs mains. Cependant, il s’alarme des  orientations politiques prises au fil des ans qui menacent ce précieux capital : pour favoriser les investissements étrangers, le gouvernement favorise l’acquisition par de grands groupes de vastes terrains. Des hectares de forêts sont sacrifiés. Les paysans qui cèdent à l’appât d’un gain immédiat revendent à prix fort leurs terres familiales. A la place des arbres centenaires et de nombreuses cultures diversifiées, se mettent en place d’immenses exploitations de monoculture intensive, notamment l’hévéa (l’arbre à caoutchouc) très prisé par les Chinois. Ces exploitations utilisent nombre de pesticides et d’engrais qui polluent les rivières et les terres alentours, d’autant que les paysans devenus salariés emportent chez eux les surplus pour les utiliser dans leurs jardins… Certains sont contraints de partir gonfler la population des villes pour trouver du travail, pour eux c’en est fini de la douceur de vivre…
                                                  Solangkoun Thanongsi, alias Monsieur Thé

Pour agir face à ces évolutions désastreuses, Solangkoun Thanongsi quitte son poste et se met au service d’ONGs de défense de l’environnement comme WWF. En 1996, il retourne dans son village natal à Phoudindaeng où il crée sa propre ferme pour poursuivre le combat à la source. Il veut montrer par l’exemple les bienfaits et l’efficacité d’une agriculture diversifiée qui allie le bon sens des méthodes traditionnelles et la maîtrise des techniques modernes dans le respect de l’environnement. En agissant sur son propre terrain, il a toute liberté pour tenter des expériences et développer des savoirs utiles à tous.

Les premiers pas sont difficiles, les villageois ne comprennent pas la démarche de cet homme éduqué et sa volonté de revenir travailler la terre. Ils se méfient de lui. On lui octroie un terrain peu convoité au sol lourd et argileux. La famille de Monsieur Thé n’est guère favorable non plus à cette reconversion. Elle finit par le rejoindre trois ans plus tard une fois que la maison est achevée et que l’exploitation est lancée sur de bons rails.

Outre la production de fruits et de légumes bio, le premier projet  de développement de Solangkoun Thanongsi  est la production de soie artisanale. Autrefois réputée, la soie artisanale de Vang Vieng se raréfie faute de demande des tisserands qui lui préfèrent la soie industrielle plus lisse et régulière. Traditionnellement, le fil de soie est obtenu à partir de cocons de vers à soie qu’on nourrit avec des feuilles de mûriers. Solangkoun Thanongsi en plante 12 000 pieds sur près de 2 hectares. Prendre soin des arbres, les tailler, élever et nourrir les vers à soie, traiter les cocons, filer la soie… il faut compter cent jours de travail pour obtenir un kilogramme de soie ! Cette production permet d’embaucher 8 personnes, notamment des Hmongs, afin de favoriser l’intégration de cette ethnie minoritaire mal perçue au Laos. Cependant, avec un prix de vente n’excédant pas 10€ par kilogramme de soie, il faut trouver de nouvelles idées pour faire vivre la ferme et conserver la production de la soie.

En faisant sécher les feuilles de mûrier, on obtient un thé apprécié à la fois pour son goût et ses propriétés curatives.  Or, il se vend sur le marché au même prix que la soie pour un coût de revient nettement inférieur. La ferme se lance dans la production et Solangkoun Thanongsi devient connu sous le nom de Monsieur Thé. Pour continuer à diversifier les activités de la ferme, il développe également des cultures d’herbes médicinales et de semences recherchées comme la graine d’asperge.
                                                  Mûriers

En 2001, Monsieur Thé se lance dans une nouvelle aventure, il devient le premier de sa région à fabriquer du fromage de chèvre et même à savoir traire des chèvres ! Il n’est pas dans les habitudes des Laotiens de traire les animaux, ils n’utilisent que du lait importé, en poudre ou concentré. L’histoire commence avec la complicité d’un jeune volontaire belge agriculteur de métier. Constatant qu’il reste des feuilles de mûriers non utilisées, il éveille l’intérêt de Monsieur Thé en lui parlant d’une expérience réalisée en Bolivie : en nourrissant des vaches avec des feuilles de mûrier pour 30% de leur alimentation, on obtient  du lait de meilleure qualité sans avoir besoin d’ajouter d’autres produits chimiques. Pour que Monsieur Thé puisse tenter l’expérience, le jeune homme décide de lui offrir son troupeau de chèvres qu’il envoie par avion ! Pour les accueillir dans les meilleures conditions possibles, Monsieur Thé construit une bergerie sur pilotis afin que les nouvelles venues (d’origine pyrénéenne) n’aient pas trop chaud et qu’elles vivent proprement. Les excréments sont directement récupérés à l’étage inférieur pour enrichir le compost que Monsieur Thé obtient en 3 à 6 mois à partir d’un mélange de paille, de feuilles, d’écorce de riz et de solution biologique. Il s’y développe de nombreux vers de terre qui constituent eux-mêmes une nourriture excellente pour les poules et leurs poussins.
                                                   La bergerie sur pilotis

Dès l’origine, de nombreux volontaires viennent participer aux travaux de la ferme à la fois pour aider et apprendre. Dans cette perspective d’échange, Monsieur Thé offre gîte et couvert aux bénévoles. Mais la présence des étrangers à la ferme renforce la suspicion des autorités locales quant aux activités qui se déroulent dans cette drôle de communauté. La création d’une maison d’hôtes permet d’officialiser l’accueil des visiteurs, avec une conséquence positive : désormais la ferme est ouverte à tous ceux qui, volontaires ou non, souhaitent découvrir et soutenir l’initiative de Monsieur Thé. Par la suite, un restaurant ouvre avec à la carte de délicieux milk-shakes à la mûre et des plats à base de produits biologiques issus de la ferme.
                                                  Monsieur Thé conseille une jeune volontaire suisse

Monsieur Thé inscrit son projet dans la perspective plus large d’un développement économique et social profitable à tous. Il organise de nombreux ateliers de formation pour apprendre aux paysans des environs les méthodes d’agriculture biologique qu’il applique sur son domaine. Simples, peu coûteuses et douces pour la nature, elles offrent aux agriculteurs des alternatives pour sortir d’une dépendance accrue vis-à-vis des vendeurs de substances chimiques et améliorer les rendements de leur terre tout en la préservant. Par ailleurs, Monsieur Thé s’attache à favoriser l’éducation des plus jeunes. Il commence par réunir des fonds pour offrir une scolarité à des jeunes orphelins ou issus de familles en difficulté. Certains suivent des formations professionnelles et les plus motivés parviennent jusqu’à l’université. En 2007, avec le soutien de l’ONG AVAN (Asian Volunteer Action Network), l’achat d’un bus permet d’organiser le ramassage scolaire des enfants de Phoudindaeng afin qu’ils puissent se rendre en toute sécurité dans les écoles situées dans les villages voisins. La prochaine étape est d’ouvrir une école maternelle à Phoudindaeng même. La ferme a déjà participé à la construction du bâtiment qui lui est destiné.

Sous nos yeux, les rangées de mûriers, les potagers parsemés de pousses vertes, les caramboles, les fleurs d’hibiscus, le bois de rose, l’élevage des chèvres… témoignent de 14 ans d’un travail sans relâche pour créer un univers harmonieux qui donne envie à d’autres de suivre le chemin ouvert.

Cependant, il y a un an, une ombre vient se glisser au tableau. Depuis quelques temps, Vang Vieng est connue d’une jeune clientèle occidentale en mal de divertissement pour son activité de « tubing ». Les participants se laissent glisser au fil de la rivière Nam Song sur une grande bouée, s’arrêtant à intervalles réguliers dans les nombreux bars sur pilotis qui jonchent le parcours et proposent alcool, drogues et décibels. L’année dernière, le parcours a été étendu et de nouveaux bars ont été construits à 200 mètres de la ferme. Tous les jours, de 13 heures à 18 heures, les enceintes des différents établissements se mettent à cracher une pollution sonore effroyable que subissent tous les habitants de cette magnifique vallée. Deux visions du monde s’affrontent  dans le même village. Déjà affectés par les pesticides, les vers à soie n’ont pas résisté au vacarme et en sont morts, entraînant l’arrêt de la production de soie.
                                                  Au bord de la rivière Nam Song

Bien que le moral des troupes soit affecté, le combat se poursuit et toute l’équipe se mobilise pour faire vivre la ferme et ses projets, avec l’aide des volontaires. Lors de notre visite, nous rencontrons un groupe de jeunes occupés à construire une maison en briques de terre. Monsieur Thé s’est formé à cette technique afin de proposer une alternative à la construction traditionnelle en bois dont la ressource se tarit au nord du Laos. La méthode a les avantages d’être naturelle, simple à mettre en œuvre et peu onéreuse car le matériau de base, l’argile, abonde dans les sols. Lorsqu’ il construit chez lui la première maison de terre du village, d’autres habitants convaincus viennent se former, la technique se répand. Les volontaires rivalisent de créativité et d’ingéniosité pour réaliser les nouveaux logements en brique de terre au sein de la ferme. Dans le calme du matin, l’ambiance est joyeuse et pleine d’entrain.
                                                  Maisons en briques de terre, place à la créativité

La ferme est soutenue par nombre de bonnes volontés de Phoudindaeng comme de l’étranger qui aiment ce petit bout de terre et l’exemple qui y est donné. Au pied de superbes montagnes, au bord de la rivière, monsieur Thé développe des techniques simples, économiques et respectueuses de l’environnement pour les transmettre autour de lui. Il cultive patiemment l’harmonie et la sérénité, le savoir et la santé, pour un bien-être accessible à tous.


Comment les aider ?

Monsieur Thé accueille toujours les volontaires avec plaisir quelques jours, quelques semaines ou quelques mois selon les projets de chacun.

Venir à Phoudindaeng séjourner dans la maison d’hôtes, goûter les spécialités du restaurant, acheter les produits de la ferme sont également un précieux soutien qui allie l’utile à l’agréable.

Les dons financiers sont également les bienvenus pour poursuivre les projets de développement à Phoudindaeng et dans les villages environnants.


Contacts

Thanongsi Solangkoun
Vangviang Organic Farm
PO Box 253, Vang Vieng, Laos

Téléphone : + 856 23 511 220
E-mail : suanmone@hotmail.com
Site Internet : http://www.laofarm.org/


Gabrielle