Népal, pays de montagnes… Depuis 60 millions d’années, ton sol se plisse et se soulève toujours plus haut, sous la pression de la plaque tectonique Indo australienne qui s’enfonce obstinément sous l’Eurasie. La somptueuse chaîne de l’Himalaya accapare les deux tiers de ton espace mais n’abrite que 20% de ta population. Elle t’offre en revanche 8 des 10 plus grands sommets de la Terre dont le célèbre Mont Everest qui culmine aujourd’hui à 8850 mètres. Après une semaine dans tes plaines et tes vallées, il nous tarde de nous aventurer sur tes sentiers de pierres et d’apercevoir tes neiges éternelles. 

Notre choix se porte sur le tour du Manaslu dont le sommet s’élève à 8162 mètres, à l’est des Annapurna. Au matin de notre premier jour de marche, le Mont Ganesh nous fait l’honneur de se dévoiler au dessus de son lit de brume… Un bon présage quand on songe que le dieu à tête d’éléphant est invoqué pour tout commencement. Une lumière diffuse inonde les rizières gorgées d’eau.

                    Au loin, le Mont Ganesh

Nous contournons la montagne par son flanc est, en remontant le cours d’une rivière lunatique. Tantôt elle sautille sur les galets au milieu de grandes herbes argentées qui ploient doucement sous le vent, tantôt elle s’enfonce en grondant dans des dans des gorges profondes. D’impressionnantes cascades viennent s’y jeter de toute leur hauteur, éclaboussant tout autour d’elles et jouant avec les rayons du soleil. Le sentier souvent s’élève au-dessus de la belle comme pour lui échapper mais replonge irrésistiblement vers son lit bouillonnant, émergeant parfois sur l’autre rive. Nous la traversons sur de larges ponts de fer suspendus ; l’eau fait de grands remous sous nos pieds. Les cultures étagées décorent harmonieusement les parois de la montagne : riz, maïs, blé, à chaque altitude sa spécialité. A partir de 2700 mètres, les forêts prennent le relais et conservent encore un temps un étonnant caractère tropical avec des bananiers, des bambous élancés vers le ciel, quantités de fleurs exotiques et de grands papillons colorés qui s’en donnent à cœur joie.

Nous arrivons en terre bouddhiste où vivent les peuples gurungs et tibétains. Nous croisons les premiers chortens, de longs murets composés de larges pierres grises et plates où sont gravés avec finesse textes et figures sacrées. Comme tous les édifices bouddhistes, on se doit de les contourner par la gauche, sauf les petites stupas qui gardent l’entrée des villages. En passant dessous, ceux qui lèvent les yeux au plafond y découvrent de belles fresques religieuses. Des enfants nous accueillent avec des regards curieux, des sourires timides ou des cris d’excitation, leurs bouilles rondes et leurs joues brûlées par la rigueur des saisons. Chaque jour, on se rapproche un peu plus des sommets enneigés qui se dressent à l’horizon. Les soirées se font fraîches, on se rassemble autour du feu de la cuisine où bouillent les marmites, où sèche des morceaux de  viande...

L’atmosphère continue de changer avec l’altitude. A 3500 mètres, on débouche sur un vaste plateau où paissent des yaks. Nous observons ces belles bêtes aux longs poils brillants, plantureuses, massives et non moins agiles. On les croise jusqu’au dernier jour de marche avant la traversée du col. Le Manaslu trône devant nous, éclatant de blancheur. Ce soir-là nous campons à 4500 mètres d’altitude, nous préparant à franchir cette fameuse passe de Larke dont on entend parler depuis le début. Les villageois la connaissent bien, les caravanes de mules y passent depuis des centaines d’années pour assurer le commerce avec le Tibet.

Départ à 5 heures du matin dans la nuit, on distingue à peine le contour des montagnes. Le jour se lève peu à peu réveillant les couleurs et réchauffant l’atmosphère. L’air se raréfie et nous marchons lentement entourés de sommets rivalisant de beauté. Puis s’ouvre devant nous une immense vallée glacière toute nue : durant ces quelques semaines de l’année, elle perd son manteau de neige et dévoile le gris de ses pierres à l’infini. Seul le bruit de nos pas, de notre souffle, semble troubler le silence absolu qui règne dans ce désert minéral… et parfois le vol lourd d’un insecte qu’on entend arriver de loin. Soudain apparaissent comme des oasis de tous petits lacs couleur de jade qui contrastent avec le gigantisme des montagnes. Après huit jours et cinq heures d’ascension, nous atteignons le col à 5106 mètres d’altitude, la joie au cœur ! Le vent et le brouillard se lèvent nous pressant de redescendre. Le soir nous fêtons notre passage autour d’un verre de vin local avant de nous effondrer de fatigue.

Sur le chemin du retour, nous retrouvons les forêts, les fleurs, les champs, les rizières, les rivières… puis un jour le goudron, un engin à quatre roues, un bruit de moteur, l’agitation d’une petite ville où l’aventure se termine. En grimpant dans le bus qui nous ramène vers Katmandou, nous emmenons les parfums, les sensations, les images du spectacle grandiose que la nature nous a offert tout au long de ces journées de marche. 

Gabrielle


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