Nous nous rendons à Tilonia, un petit village du Rajasthan situé entre Ajmer et Jaipur, pour visiter le Barefoot College. Ballotés à l’arrière d’une jeep, nous nous enfonçons sur les pistes à travers la campagne. Un grand portique marque l’entrée du campus. Cette université forme des « ingénieurs aux pieds nus » issus des villages en leur donnant accès aux savoirs techniques, médicaux ou autres pour améliorer leurs conditions de vie.

En 1972, Bunker Roy, inspiré par le message du Mahatma Gandhi, fonde une organisation à Tilonia pour venir en aide aux habitants de cette région aride et défavorisée. Il souhaite agir aussi concrètement que possible et se met à l’écoute des villageois : parmi toutes les difficultés auxquelles ils doivent faire face, la première urgence est de développer l’accès à l’eau potable. Le désert est proche, l’insuffisance et la mauvaise qualité de l’eau provoquent de nombreuses maladies. L’organisation commence par installer des pompes manuelles puis apprend aux habitants à les monter et les réparer. Comme dans de nombreux villages en Inde, l’unique puits de Tilonia est régi par les Brahmanes. Les Intouchables se cotisent pour participer à l’installation d’une pompe et acquièrent ainsi leur indépendance. Une année, le puits est à sec et les Brahmanes sont contraints de venir réclamer de l’eau aux Intouchables. Ce renversement de situation bouscule l’ordre social établi par le système de castes. Autour de la pompe, le dialogue s’engage entre des hommes et des femmes qui ne se seraient jamais rapprochés autrement. La maîtrise de savoir-faire technique par les plus démunis contribue à réduire les inégalités. Cette expérience encourage Bunker Roy et son équipe et leur ouvre de nouvelles perspectives. En 1984, ils font le pari de confier l’entretien du réseau de pompes aux habitants et forment 2000 personnes dont les compétences sont aujourd’hui unanimement reconnues.

Ainsi naît la vocation du Barefoot College : former des « ingénieurs aux pieds nus » qui seront capables de prendre eux-mêmes en main le développement de leur communauté. Bunker Roy part du principe que chacun est capable d’acquérir des connaissances pratiques du moment qu’on adapte la manière d’enseigner. L’originalité du Barefoot est de vulgariser délibérément le savoir pour qu’il ne reste pas une affaire de spécialistes ou d’experts, et puisse bénéficier au plus grand nombre. Les cours sont dépouillés au maximum des concepts et de la théorie sur le pourquoi du comment. L’apprentissage se fait par l’exemple et la répétition des gestes de l’enseignant à partir de cas concrets : fabriquer un émetteur radio, une lampe, souder des composants électroniques sur une plaque… De retour dans leur village, les « ingénieurs aux pieds nus » mettent d’autant mieux à profit leurs nouvelles compétences qu’ils les appliquent dans un environnement dont ils connaissent les besoins et les fonctionnements. En cohérence avec cette volonté de désacraliser le savoir et pour que les élèves ne soient pas tentés d’aller vendre leur cursus dans les villes, le Barefoot ne délivre pas de diplôme.

La dimension communautaire est une composante essentielle de la philosophie du Barefoot : le savoir ne s’acquière pas pour soi-même dans le but d’accroître son pouvoir personnel, mais pour servir de la communauté. Les formations sont dispensées à celles et ceux qui ont été désignés par les responsables des villages comme étant les plus aptes à acquérir et ramener un savoir qui permettra d’améliorer les conditions de vie de tous. Ces missions sont le plus souvent confiées à des mères de famille en raison de leur fidélité à la communauté.
 
Toujours en se basant sur la consultation des villageois, le Barefoot College attaque un nouveau chantier : l’accès à l’électricité. L’énergie solaire s’avère  la plus adaptée car la ressource est abondante et n’exige pas la mise en place coûteuse d’un réseau. Par contre, elle nécessite des compétences techniques. Le programme démarre en 1986 avec le soutien du gouvernement et d’ONG partenaires. Chaque village parrainé désigne deux personnes qui sont formées pendant six mois par des spécialistes en énergie solaire. A leur retour, elles mettent en place les installations électriques jugées prioritaires par le village et forment à leur tour d’autres habitants à la technologie solaire. Chaque famille bénéficiant d’une installation verse une contribution mensuelle dans un pot commun utilisé pour étendre l’accès à l’électricité à d’autres habitations. Dès lors, le projet peut se financer par lui-même. Le Barefoot College poursuit ce programme au-delà des frontières avec des villages d’Afrique notamment. En tout, plus de 600 personnes ont été formées dont un tiers à l’étranger. 80% d’entre elles sont des femmes.


Ram Nivas, notre guide, travaille ici depuis quinze ans. Marionnettiste et responsable de la toute nouvelle « radio Tilonia », anciennement comptable, ses divers talents illustrent la polyvalence encouragée au sein du Barefoot College.
                   Ram Nivas

Nous le suivons à travers le nouveau campus, construit en 1988 sous la direction d’un  « barefoot architecte » qui n’était jamais allé à l’école. L’ensemble de panneaux solaires assure l’autonomie en énergie. Un grand réservoir aménagé sous l’amphithéâtre stocke les eaux de pluie de la mousson pour offrir un accès à l’eau tout au long de l’année. Un puits spécialement conçu recharge progressivement la nappe phréatique pour éviter qu’elle ne s’assèche. Ce campus donne un aperçu des connaissances techniques que le Barefoot acquière et transmet aux villages alentours depuis sa création.
                   Le nouveau campus

Un peu plus loin se trouve l’ancien campus. Nous approchons d’une fabrique où brillent de grandes paraboles composées de miroirs. Ce sont des cuisinières solaires. Les sept femmes qui travaillent activement à scier et couper des pièces de métal sont les fondatrices et gestionnaires de cette petite société indépendante. Elles ont appris les techniques de fabrication auprès d’un ingénieur allemand venu partager son savoir en 2003. Depuis, les 20 fours qu’elles ont installés dans 9 villages permettent de cuisiner à l’énergie solaire pour près de 400 personnes.
                    Four solaire

En poursuivant la visite, nous avons la surprise de rencontrer des femmes venues de toute l’Afrique. Dans la salle de formation, Ethiopiennes, Maliennes, Sierra Léonaises… se penchent sur des plaques de composants électroniques. Elles prennent des notes et  nous expliquent le placement des différentes diodes avec de chaleureux accents d’ailleurs. Nous apprenons que deux étudiantes sibériennes suivent le programme depuis leur chambre climatisée à cause de la chaleur.
 
Tout près, des ateliers de tissage et de fabrication de jouets éducatifs offrent un emploi à des personnes handicapées. Les produits sont vendus dans le magasin d’artisanat ou utilisés dans les autres activités du Barefoot, notamment les écoles du soir.


L’approche du Barefoot est globale et les projets se développent au fur et à mesure que naissent les bonnes idées et que se mobilisent les bonnes volontés pour les réaliser. Dès l’origine, l’association s’attache à développer l’éducation en créant des écoles du soir afin de  s’adapter aux réalités de la vie à la campagne où les travaux domestiques et agricoles mobilisent toute la famille. Depuis, 150 écoles du soir ont été ouvertes dans tout le Rajasthan avec une capacité d’accueil de 4000 élèves de 6 à 14 ans, dont 75% de filles. L’éveil aux principes de la démocratie est également essentiel pour préparer l’avenir, mais 3 heures de cours par jour ne peuvent y pourvoir. Le Barefoot initie le « Parlement des Enfants » qui leur permet d’apprendre directement par la pratique.

56 « Membres du Parlement » élus par les élèves choisissent un « Premier Ministre » qui désigne les 25 ministres de son gouvernement chargés de l’eau potable, de l’éclairage solaire, de la condition féminine, des jouets… Le Premier Ministre, une jeune fille de 13 ans, organise les réunions mensuelles où les ministres exposent les problèmes qu’on leur a rapportés dans les écoles et demandent des comptes aux adultes. Leur pouvoir est réel : lors de la réunion à laquelle nous assistons, le ministre de la santé dresse la liste des médicaments manquants dans les pharmacies de certains établissements, le responsable santé du Barefoot College l’invite à venir les chercher le soir même au centre médical du campus.
                   En route vers la séance parlementaire

Le Barefoot College milite pour la mise en commun des savoirs, chacun ici est à la fois élève et professeur. Les compétences de spécialistes européens ou de jeunes villageois autodidactes sont accueillies avec autant d’enthousiasme.

Pascal est un dentiste italien, il a rejoint l’équipe du centre médical du campus pour y ouvrir un cabinet dentaire. Il forme aux soins dentaires élémentaires deux femmes de Tilonia qui n’ont pas été à l’école. Pour lui comme pour elles, cette formation est un challenge. De même que les autres spécialistes étrangers qui viennent partager leurs connaissances, Pascal n’a pas vocation à rester. Quand il s’en ira, elles seront les dentistes du Barefoot College.
                   Pascal et ses élèves

Rago est un jeune garçon originaire de l’état du Bihar. Seul, il a réussi à fabriquer un transmetteur pour diffuser sur les ondes des messages de sensibilisation et des petites annonces propres à améliorer la vie des gens. Cette initiative n’a pourtant pas été appréciée du gouvernement étant donné son caractère illégal. Quand Bunker Roy entend parler de lui, il l’invite à venir mettre ses talents au service du Barefoot College pour fonder « radio Tilonia ». Nous assistons à l’enregistrement des toutes premières émissions en compagnie de Ram Nivas. Cette radio qui émet dans un rayon de 30 kilomètres sera un nouveau moyen de communiquer sur la santé, l’éducation, la culture… auprès des villages.
                    Radio Tilonia

En venant visiter le Barefoot College, nous nous attendions à trouver un centre de formation original. Nous avons découvert une communauté où des ingénieurs, des techniciens, des artisans, des médecins, indiens ou étrangers, cherchent des solutions et inventent ensemble un avenir meilleur pour les villages du Rajasthan. Ils sont unis par une même foi en l’Homme et luttent contre les inégalités en éveillant le potentiel de chacun.


Comment les aider ?

Le Barefoot College est ouvert à toute initiative pour diffuser savoir et connaissances utiles aux populations du Rajasthan. Des volontaires viennent régulièrement sur le campus réaliser leur projet en coopération avec le Barefoot College.


Contacts

Barefoot College
Village Tilonia, via Madanganj, District Ajmer
Rajasthan 305816, Inde
•    Téléphone : +91 (0) 1463 288 204
•    Site Internet : www.barefootcollege.org


Gabrielle