Dans la cour du siège de Sulabh à Delhi, une pancarte accueille le visiteur : « Souriez, vous êtes chez Sulabh ! », la journée commence bien. Peu après notre arrivée, le docteur Pathak vient nous accueillir en personne et nous convie à la prière matinale… Nous sommes invités à monter avec lui sur l’estrade face à une foule de visages. La musique commence et tous chantent d’une seule voie. Puis, un des responsables nous présente à l’assistance et nous souhaite la bienvenue. Nous sommes aussi surpris qu’émus par cet accueil incroyable. A côté du comité des directeurs, se tient un groupe de femmes toutes élégamment vêtues de saris bleus. Ce sont les Anges Bleus de Nai Disha. Elles sont venues d’Alwar, une ville du Rajasthan à 4 heures de route de Delhi, pour leur réunion mensuelle avec le Docteur Pathak. Plus tard, nous nous asseyons au milieu d’elles pour écouter leur histoire.
 
Un jour, lors d’une campagne de sensibilisation à Alwar, le Docteur Pathak aperçoit des femmes scavengers revenir de leur corvée quotidienne. Elles portent sur leur tête des pots d’excréments qu’elles ont ramassés au petit matin pour que les habitants des maisons où elles travaillent n’aient pas à les croiser. Le docteur Pathak va à leur rencontre et leur demande si elles souhaitent changer de métier et avoir une vie meilleure. Elles sont abasourdies, cet homme, ce brahmane est-il en train de se moquer d’elles ?… Mais voyant son air sérieux et résolu, elles décident de lui faire confiance et formulent un « oui » unanime. Nous sommes en 2003, et Sulabh ouvre le centre de formation Nai Disha à Alwar.

Elles nous racontent avec enthousiasme les incroyables changements qui se sont produits dans leur vie depuis lors. Elles ont tourné le dos aux champs d’immondices et au dégoût qui les saisissait chaque jour en s’acquittant de ces tâches humiliantes. En 3 ans de formation au centre, elles ont appris les bases du calcul et de l’écriture, ainsi qu’un nouveau métier : la couture, la confection de produits alimentaires, les soins esthétiques... Elles ont un compte à la banque où elles peuvent déposer leur salaire mensuel. Avec l’aide des formateurs du centre, elles ont pu retrouver la dignité et le respect de soi auxquels elles avaient dû renoncer souvent très jeunes. Peu à peu, elles ont également gagné le respect des autres.
                Usha Chaumar, présidente de Sulabh International Social Service Organisation

Elles nous invitent à leur rendre visite et, dès le lendemain, nous roulons vers Alwar, accompagnés du Dr Suman Chahar, la directrice du centre. Les Anges Bleus nous accueillent avec leur magnifique sourire de femmes libres. Leur représentante, Usha Chaumar marque notre front d’un point de poudre rouge, le Tilak, en signe de bienvenue.

Nous visitons l’atelier de couture, les femmes s’activent sur les machines à coudre pour réaliser une commande de sacs publicitaires en toile. En plus des séries réalisées pour les négociants, elles cousent également des modèles qu’elles conçoivent. Le Dr Suman Chahar nous en montre quelques échantillons.
 
Dans une autre salle, des femmes roulent de petites mèches de coton destinées aux bougies des temples. Ceci n’est pas anodin quand on apprend qu’elles n’ont obtenu le droit d’aller prier dans le temple d’Alwar que le 21 décembre 2008, le jour où elles y sont entrées toutes ensemble, conduites par le Docteur Pathak.
 Les femmes de Nai Disha entrent pour la première fois dans le temple de Jagannath à Alwar (photo Sulabh)

Nous grimpons au salon de beauté du centre où une femme d’Alwar abandonne son visage aux mains expertes d’une esthéticienne de Nai Disha, tandis qu’une autre confie son avant-bras pour un tatouage au henné. Un peu plus loin, des femmes en cercle confectionnent les nouilles et les papads (fines galettes croustillantes et épicées) devenues fort appréciées dans les environs. Cette expérience paraît incroyable dans la société indienne où le moindre contact physique avec des « intouchables » est traditionnellement vécu comme une souillure par les castes supérieures. Certaines femmes de Nai Disha ont même été reçues par leurs anciens employeurs pour partager un repas, preuve qu’un cap psychologique important a été franchi.
                        Activités du centre de Nai Disha

En juin 2009, Nai Disha a accueilli la nouvelle et dernière promotion de femmes scavengers d’Alwar, célébrant ainsi la fin du scavenging dans cette ville de 400 000 âmes. L’expérience se poursuit à présent dans un nouveau centre de formation ouvert en 2008, près de Jaïpur (la capitale du Rajasthan), qui accueille déjà 225 femmes.

La réussite de Nai Disha est le fruit d’un travail de longue haleine mené par le Docteur Pathak  et son équipe pour la libération des scavengers et leur réhabilitation au sein de la société. Lorsque le Docteur Pathak crée Sulabh en 1970, il est seul contre tous. S’occuper d’un sujet aussi sale et tabou que les toilettes est le pire des déshonneurs pour un Brahmane, mais rien ne semble pouvoir le détourner de son objectif.

La conception et l’installation de toilettes est le premier pas vers l’éradication du scavenging. L’enjeu final est de redistribuer les cartes du jeu social, pour donner une chance aux « intouchables » de commencer une vie nouvelle, débarrassés de leur étiquette. Dès l’origine, Sulabh accompagne la reconversion professionnelle des familles qui dépendaient de cette activité pour survivre. Des formations sont organisées dans les villages pour apprendre la conduite, la mécanique, la maçonnerie…

Pour faire bouger les consciences, le Docteur Pathak lance aussi de grandes campagnes de sensibilisation. Il organise des parrainages de familles de scavengers par des Brahmanes et œuvre pour leur droit à entrer dans les temples.

Le Docteur Pathak mise également sur les jeunes générations qui ont l’avenir entre leurs mains. En 1992, il ouvre une école à Delhi qui accueille 50% d’enfants de scavengers. Lors de notre visite, nous suivons la directrice à travers les salles de classe, les cours généraux, puis les formations techniques de couture, électricité, informatique… Les élèves nous accueillent sans timidité, nous donnant un aperçu de leurs exposés ou de leurs travaux. Ici, tous les enfants étudient et jouent ensemble sans faire cas de leurs origines.
                          Visite de l’école (photo Sulabh)

La métamorphose de femmes scavengers en Anges Bleus est un symbole fort. A travers Nai Disha, Sulabh franchit une nouvelle étape qui invite la société indienne à évoluer pour réaliser le vœu de Gandhi : éradiquer le scavenging. Etre condamné dès sa naissance à des tâches ingrates et au mépris des autres semble de plus en plus difficile à justifier, tout comme l’ensemble des inégalités engendrées par le système de castes.

Aux côtés du Docteur Pathak, les femmes de Nai Disha sont devenues les ambassadrices de Sulabh. Parmi les grands évènements auxquels elles ont participé, leur plus beau souvenir est le sommet des Nations Unies « Sanitation for sustainable development » en 2008, à New-York ! Quand elles évoquent ce voyage, la conversation s’anime et leurs yeux brillent. Leur représentante, Usha Chaumar, relit pour nous le discours qu’elle avait alors prononcé en anglais. Nous regardons les photos du défilé de mode où des mannequins présentaient les modèles dessinés dans l’école et cousus à Nai Disha. Ensemble, les 46 femmes ont levé leur poing au pied de la statue de la liberté. Le conte de fées est devenu réalité.
               Les Anges Bleus à New York (photo Sulabh)


Comment les aider ?

Nai Disha recherche des clients pour ses productions de vêtements, accessoires ou produits alimentaires que les femmes réalisent sur commande.


Contact

Dr Suman Chahar 
Sulabh Gram - Mahavir Enclave
Palam Dabri Marg
New Delhi – 110 045
Inde
•    Téléphone : +91 11 25 03 15 18
•    Mobile : +98 68 80 45 42
•    Site Internet : www.sulabhinternational.org
•    E-mail : sumanchahar@hotmail.com


Gabrielle