Samedi 4 juillet. Nous rencontrons Pratibha Pandya, une des responsables de SEWA (Self Employed Women Association), dans les locaux de l’organisation à Ahmedabad (Gujarat). Depuis 22 ans, elle travaille pour ce syndicat de femmes travailleuses indépendantes.





En Inde, le secteur « informel » représente 60% du produit économique et plus de 90% des travailleurs. La plupart des femmes sont employées dans ce secteur : ces « travailleuses indépendantes » sont agricultrices, vendeuses de rue, couturières, rouleuses de biddies (les « cigarettes » indiennes)… beaucoup travaillent aussi à domicile pour l’industrie manufacturière qui les paie à la tâche.

Ces femmes sont souvent exploitées par des donneurs d’ordre et des fournisseurs qui n’hésitent pas à profiter de leur isolement professionnel. Leurs revenus sont très irréguliers et elles doivent aussi faire face aux aléas de la vie sans la protection sociale dont bénéficient les travailleurs salariés.
                Un marché d’Ahmedabad

SEWA est fondée en 1972 par Ela Bhatt, alors cadre du TLA (Textile Labour Association), le syndicat de travailleurs du textile créé par Gandhi lui-même en 1917. Elle puise son inspiration dans l’œuvre du Mahatma pour construire un modèle qui aide durablement ces femmes démunies, sans les assister.
 
SEWA veut regrouper ces travailleuses indépendantes pour les aider à prendre confiance en elles et à relever la tête. En s’unissant au sein d’un syndicat, elles apprennent à s’organiser pour rompre le cercle vicieux de la pauvreté. SEWA poursuit deux objectifs : permettre à ces femmes de gagner leur autonomie économique par leur travail, et leur fournir les mêmes avantages que ceux dont bénéficient des travailleurs salariés.


Pour leur permettre d’augmenter leurs revenus, SEWA aide les travailleuses du secteur informel à s’associer en coopératives. Le regroupement offre de nombreux avantages : mise en commun de moyen (achats d’outils, de stocks…), division du travail qui rend ces femmes plus productives, partage des risques… et surtout, il donne à ses femmes un vrai poids face aux autres acteurs économiques.

Nous sommes invités à visiter une coopérative de poissonnières créée par SEWA à Ahmedabad. Suruchi Mehta, la coordinatrice des activités de la coopérative, nous présente le travail réalisé depuis 2003. A cette date, les poissonnières d’Ahmedabad travaillent séparément et ne sont pas respectées par les négociants qui les fournissent en poissons. Elles sont mal servies et doivent se contenter des poissons de qualité inégale qu’on leur propose, au prix qu’on leur fixe. Une fois sur le marché, elles se livrent à une rude concurrence entre elles, et au final ne gagnent pratiquement rien.
                                Suruchi Mehta

Avec l’aide de Suruchi Mehta, les poissonnières s’organisent en coopérative et créent une centrale d’achat de poissons. En groupant les commandes, la coopérative est en position de négocier les prix et la qualité avec les négociants. Sur les 200 femmes membres, 2 sont chargées d’acheter le poisson en commun au marché central tous les matins, et de le transporter au local ouvert par SEWA sur le marché du quartier. Les frais de transport sont réduits, et les poissonnières ne sont plus obligées de se lever aux aurores. Elles achètent directement au magasin SEWA un poisson de meilleure qualité à un prix plus bas. La coopérative ne prend que 2 roupies (0,03€) de marge par kg de poisson pour couvrir le loyer du local, acheter la glace et payer les 2 salariées chargées de l’achat en gros.

Les résultats sont palpables. En 2003, ces poissonnières gagnaient en moyenne 80 roupies (1,20€) par jour, en commençant leur journée à 4h du matin. Aujourd’hui, elles gagnent en moyenne 120 roupies (1,80€) par jour de semaine, et jusqu’à 200 roupies (3€) le dimanche, en ne commençant à travailler qu’à partir de 7h. Même si les montants peuvent sembler dérisoires, il s’agit d’une augmentation de revenus de plus de 50%, dans de meilleures conditions de travail, qui permet à ces femmes d’améliorer très concrètement leurs conditions de vie et notamment de financer la scolarité de leurs enfants. De plus, ces femmes ne sont plus confrontées à l’humiliation quotidienne qu’elles subissaient en achetant leur poisson individuellement ; elles ont retrouvé leur dignité.
                                Shanta Ben, une des salariées de la centrale d’achat

En achetant du poisson sur un marché de Pondichéry, 1 mois auparavant, nous avions été frappés de constater la concurrence effrénée à laquelle se livraient les poissonnières entre elles. La qualité des poissons était médiocre, et les femmes cassaient les prix pour vendre leur maigre marchandise et gagner de quoi survivre. Sur le marché que nous visitons à Ahmedabad, l’ambiance est radicalement différente. Les poissonnières, radieuses, nous montrent de gros morceaux appétissants de poisson frais. Regroupée au sein d’une même coopérative, et gagnant mieux leur vie, elles sont devenues solidaires.

Suruchi Mehta a d’autres projets pour continuer d’accroître l’autonomie économique de ces femmes. Elle souhaite profiter de l’expérience acquise pour ouvrir des magasins SEWA sur les autres marchés de quartier d’Ahmedabad. Elle rêve aussi de construire un vrai marché couvert, qui permettrait une augmentation des ventes dans de meilleures conditions de travail. Elle voit déjà plus loin : organiser les pêcheurs entre eux et leur acheter directement le poisson sans passer par les négociants du marché central. La marge ainsi gagnée serait redistribuée entre les travailleurs : pêcheurs et poissonnières…
                   Les poissonnières de SEWA

SEWA est à l’origine de 102 coopératives similaires dans différents métiers. Elle accompagne les travailleuses indépendantes dans la création et le suivi de celles-ci.

L’organisation procure à ses membres des formations pour leur apprendre à gérer leur coopérative de manière autonome. Des séances de développement personnel sont également organisées pour aider ces femmes à prendre confiance en elles et à s’affirmer dans le monde économique. Enfin, d’autres formations techniques sont aussi proposées qui permettent aux travailleuses de gagner en productivité.

En 1992, SEWA fonde une fédération de coopératives, la « Gujarat State Women’s SEWA Cooperative Federation Ltd ». Cette fédération a pour objectif de faire prendre aux coopératives SEWA une ampleur plus grande en leur offrant des services spécialisés en administration, marketing, labellisation, formation professionnelle… Il ne s’agit cependant pas de recréer une grande entreprise : cette « super coopérative » se pose en prestataire de services ; les coopératives conservent leur autonomie de décision, les femmes restent leur propre patron.
                  Un magasin SEWA  de textiles

Le deuxième objectif de SEWA est d’offrir aux travailleuses du secteur informel une protection sociale et des services dont elles étaient jusque là exclues.

SEWA organise une véritable assurance sociale pour ses membres. Après avoir payé une cotisation, les travailleuses de SEWA bénéficient d’une assurance santé pour elles et leurs enfants, incluant la maternité. Les accidents du travail sont également couverts. Un service de garde d’enfant est disponible, pour permettre aux femmes de travailler en toute sérénité.

La SEWA Bank, un des plus gros succès de l’organisation, donne la possibilité à ses membres de disposer d’un compte en banque pour épargner, et de souscrire à des « micro-crédits ». Grâce à des prêts de petits montants, les travailleuses peuvent investir sans avoir recours aux services hors de prix des usuriers. Ces micro-crédits peuvent être utilisés pour acheter des outils ou un stock de matières premières ; souvent il s’agit de prêts agricoles destinés à l’achat de semences.


SEWA a pour vocation de s’autofinancer, pour rester viable et indépendante.
Le syndicat est organisé en coopératives dont les bénéficiaires sont actionnaires (la SEWA Bank compte ainsi 100 000 actionnaires). Tous les services proposés (dont les formations) sont payants, et les coopératives qui les gèrent ont un objectif de rentabilité. Les membres du syndicat paient en plus une cotisation de 5 roupies (0,08€) par an pour couvrir les frais de structure, et l’organisation prélève également un pourcentage sur les ventes des coopératives.
                                     Les 10 objectifs de SEWA pour ses membres

Aujourd’hui SEWA compte plus de 1 000 000 de membres à travers l’Inde (500 000 au Gujarat et 500 000 dans le reste de l’Union indienne), c'est-à-dire autant de foyers impactés, ce qui en fait le plus grand syndicat indien.

SEWA étend maintenant ses activités en Afghanistan, à Kaboul. En 2005, le gouvernement indien a fait appel à l’organisation pour organiser la formation de plus de 1000 femmes afghanes en horticulture et en agriculture. C’est une reconnaissance officielle de son travail en Inde.


Le succès de SEWA s’explique peut-être par sa philosophie : l’organisation ne cherche pas à assister des personnes en difficulté, mais mise sur les capacités non utilisées des travailleuses du secteur informel. En leur donnant les moyens de gagner une vie décente par leur travail, SEWA aide ces femmes à prendre confiance en elle et à utiliser tout leur potentiel.


Comment les aider ?

La meilleure façon d’aider les femmes de SEWA est sans doute d’acheter leurs produits. L’organisation est intéressée par des acheteurs potentiels sensibilisés à la démarche du commerce équitable.

Les donations financières ainsi que les bénévoles sont également les bienvenus.


Contacts

Site Internet : www.sewa.org


François