Nous profitons de la fraîcheur du hall d’un hôtel de luxe de Chennai, où se trouve… une boulangerie à la française, qui offre à nos regards d’appétissantes pâtisseries ainsi qu’un assortiment de petits pains et de belles baguettes. Insolite ? Nous sommes venus rencontrer Alexis de Ducla, le jeune entrepreneur français qui a ouvert cette boutique au cours d’une aventure un peu particulière…

Alors qu’Alexis se prépare à entrer en école de commerce et imagine déjà sa carrière dans la finance, il fait une rencontre déterminante qui bouleverse tous ses plans. Le Père Ceyrac, très actif auprès des pauvres en Inde, est venu faire une conférence sur la cause des dalits dans le lycée d’Alexis. Ce dernier n’y assiste pas, préférant prendre une pause dans un café voisin. Le destin est parfois tenace car c’est justement là qu’ils font connaissance. Le Père Ceyrac a la conviction qu’Alexis a les qualités de cœur et d’esprit pour l’aider dans son combat contre la pauvreté et l’invite à venir en Inde. Dès le lendemain, Alexis prend ses billets d’avion. Puis, il organise des évènements culturels pour récolter des fonds avant son départ. Quelques mois plus tard, il est à Madurai, dans le Tamil Nadu, où il travaille deux mois dans une association fondée par le Père Ceyrac. Il attrape le virus…
                                  Rencontre avec le Père Ceyrac

A son retour, il intègre l’ESSEC, une prestigieuse école de commerce française, où il choisit une spécialisation en entreprenariat social. Son cursus lui permet de retourner régulièrement en Inde durant 5 ans, alternant les périodes de cours et les séjours à Madurai. Pendant cette période, il travaille avec une association qui soutient les dalits dans les villages en leur offrant éducation et formations professionnelles. Il y rencontre un boulanger français venu enseigner son métier. Il a alors l’idée d’ouvrir une « boulangerie-école » à Chennai pour former des jeunes de milieux défavorisés et leur permettre de trouver un emploi dans la restauration de luxe. Les profits des ventes de la boulangerie devront permettre de financer le fonctionnement de l’école. L’aventure est lancée. Il crée une association et trouve des financements pour démarrer son projet. Il a l’occasion de mettre en pratique les connaissances acquises durant ses études et de créer une structure dans laquelle le profit n’est pas une fin, mais un moyen au service d’un objectif social.
 
En 2006, La Boulangerie voit le jour. L’encadrement est constitué d’un chef boulanger et de six employés, pour une capacité d’accueil de 24 apprentis par an, formés en alternance. Ceux-ci sont recrutés sur des critères de pauvreté et de motivation. Ils sont nourris, logés, blanchis et reçoivent un salaire pour les aider à démarrer leur vie professionnelle une fois la formation terminée. Les deux premières années se déroulent avec succès, La Boulangerie s’autofinance à 50%. Malheureusement la crise survient, et les fonds se tarissent. Alexis tente de redresser la barre en augmentant le taux d’autofinancement, mais le suivi de l’école en pâtit. Se rendant compte des limites de son modèle, il limite le nombre d’inscriptions en 2008, avant de fermer l’école à la rentrée 2009. Cela lui permet de finir sur un bilan positif : sur 35 apprentis formés, 30 ont déjà un emploi, et il accompagne les derniers dans leur recherche.
                                  Alexis de Ducla et un des employés de La Boulangerie

Alexis ne se décourage pas, et part visiter de nombreuses associations à travers l’Inde pour étudier leur fonctionnement et comprendre leurs points forts. Il constate que les organisations qui marchent sont celles qui adoptent des règles claires et cohérentes, sans « romantiser la misère » selon l’expression d’un de ses mentors. La plupart des formations proposées sont payantes, et cela leur donne de la valeur aux yeux de ceux qui investissent pour les suivre. Alexis cite l’exemple d’une de ces organisations qui propose des formations ultra spécialisées, sur 3 mois, à un rythme intensif. Le responsable part du principe que les pauvres n’ont pas les moyens de rester plus longtemps sans travail et doivent pouvoir rentabiliser rapidement leur formation.

Alexis réfléchit à présent à un nouveau projet, où il pourra mettre à profit l’expérience acquise. Il s’est détourné d’une carrière classique pour mettre ses talents au service de ce en quoi il croit. Nous lui souhaitons d’être de ceux qui inventent et ouvrent le chemin de l’entreprenariat social, qui redonne la priorité aux valeurs humaines.

Gabrielle