En Inde, on appelle « scavengers » (éboueurs) les personnes
traditionnellement chargées de s’occuper des excréments humains et des cadavres
d’animaux. Il constituent la plus basse
des castes qui composent la société hindoue et sont cantonnés à cette
profession du fait de leur naissance. Le métier de scavenger en lui-même est
particulièrement dégradant, consistant à ramasser à la main les excréments des
autres, et à les porter dans un seau sur sa tête pour aller les jeter dans la
rivière. En plus de cela, les membres de cette caste, considérés comme « impurs
», font l’objet de discriminations inimaginables. Ce sont les célèbres «
intouchables », appelés ainsi car les autres membres de la société se doivent
d’éviter tout contact direct avec eux.
Le Sulabh Sanitation Movement se donne pour mission l’éradication du
« scavenging ».
Le symbole de Sulabh, un pot d’excréments barré de
rouge
Le 13 juillet, nous sommes reçus par le Dr Bindeshwar Pathak, le
fondateur de Sulabh, au siège de l’organisation à Delhi. Rien ne
prédestinait ce brahmane (la plus haute caste en Inde) à s’occuper un jour des
difficultés des « intouchables », mais les hasards de la vie l’ont porté à
mener ce combat.
Jeune homme, Bindeshwar Pathak veut devenir professeur, mais ne parvient pas
à décrocher un poste. En 1969, à 27 ans, il rejoint alors le Comité des
Célébrations du Centenaire de Gandhi. Cette organisation est notamment chargée
de donner un coup d’accélérateur à la lutte contre l’intouchabilité, un des
chevaux de bataille de Gandhi. Il part quelques mois vivre auprès de scavengers
dans un bidonville pour s’imprégner de la question.
Pendant cette période, il est confronté au drame quotidien que vit cette
population. Un jour, un enfant est attaqué par un buffle en furie. Les hommes
se précipitent pour lui porter secours… mais soudain quelqu’un crie « c’est un
intouchable ! », et tous s’arrêtent nets, laissant le garçon se faire piétiner.
Le Dr Pathak et quelques personnes de bonne volonté ramassent l’enfant meurtri
et l’amènent à l’hôpital. Là, le personnel médical rechigne à s’approcher du
petit intouchable pour le soigner. L’enfant meurt de ses blessures.
Profondément marqué par cette expérience, le Dr Pathak décide de se battre
pour faire cesser les comportements inhumains engendrés par le système de
castes. Il fonde Sulabh en 1970 avec la volonté d’éradiquer le
scavenging. C’est un choix lourd de conséquences pour un brahmane, sa propre
famille et sa belle-famille lui tournent le dos pour un temps.
Le Dr Bindeshwar Pathak
En 1970, en Inde, seulement 15% des habitations urbaines sont équipées de
toilettes, et pratiquement aucune dans les campagnes. Le reste de la population
fait ses besoins dans des toilettes sèches en plein air qui doivent être
nettoyées régulièrement, forcément par des scavengers... En plus du problème de
l’intouchabilité, cette situation a des conséquences lourdes en termes de
pollution et de maladie : chaque année, en Inde, près de 500 000 enfants
meurent de dysenterie ou du choléra, des infections imputables à l’absence de
toilettes correctes. Le Dr Pathak est persuadé que pour éradiquer
durablement le scavenging, il faut commencer par résoudre les graves problèmes
sanitaires que connaît l’Inde car « tant qu’il y aura besoin du
scavenging, il y aura des scavengers ».
Construire un système d’égout partout comme en occident est trop coûteux
pour l’Inde, et surtout trop consommateur en eau. L’installation de fosses
septiques n’est pas non plus une solution, car elle implique une vidange qui
serait effectuée par des scavengers. Sulabh cherche alors à développer
une technologie adaptée à la situation économique et environnementale de
l’Inde, qui permette en même temps de résoudre le problème du
scavenging.
En 1970, Sulabh inaugure les premières toilettes conçues selon le modèle
du Dr Pathak. Celui-ci comprend deux innovations essentielles par rapport aux
installations « classiques ». Tout d’abord, le système d’évacuation est
amélioré pour n’utiliser que 1,5 litres d’eau, contre 10 litres pour une chasse
d’eau ordinaire, grâce à un coude plus petit. Puis, les excréments sont évacués
vers un système de double cuve dont chacune a une capacité d’au moins 2 à 3 ans
d’utilisation. Une fois que la première cuve est remplie, l’évacuation est
redirigée vers la deuxième cuve. La matière fécale contenue dans la première
cuve se transforme peu à peu par l’action naturelle de la fermentation… Après
18 mois, la cuve laissée au repos est pleine d’un engrais biologique inodore et
sec, facilement transportable et utilisable pour l’agriculture.
Les
toilettes Sulabh, l’eau et le méthane produit par la fermentation sont absorbés
par la terre grâce à des espaces dans revêtement de la cuve (photo
Sulabh)
Les installations Sulabh sont déclinables pour toutes les bourses, et
peuvent être réalisées avec un large éventail de matériaux locaux. A ce jour,
l’organisation a construit et vendu plus de 1,2 millions de toilettes à
travers toute l’Inde.
L’engrais biologique obtenu après 18 mois de fermentation (photo
Sulabh)
Pour beaucoup de foyers, la technologie simple et peu coûteuse de Sulabh
reste toutefois hors d’atteinte, notamment dans les bidonvilles, pour des
raisons de coût et d’espace. Les seules toilettes disponibles sont bien souvent
un simple bout de trottoir à ciel ouvert que doivent nettoyer des
scavengers.
En 1974, Sulabh installe les premières toilettes publiques payantes à Patna,
dans l’état du Bihar. Personne n’y croit, pourtant, dès le premier jour
d’ouverture, 500 personnes viennent les utiliser. Les habitants des villes sont
prêts à payer 1 ou 2 roupies pour faire leurs besoins dans un environnement
propre et dans l’intimité. Aujourd’hui, Sulabh gère plus de 7500
centres de toilettes publiques à travers l’Inde, qui accueillent plus
de 10 000 000 d’utilisateurs chaque jour.
Sulabh continue à innover et, au début des années 1980, le Dr Pathak a l’idée
de recycler le méthane issu de la fermentation des matières fécales.
L’organisation installe des centrales à biogaz dans près de 190
toilettes publiques. Au lieu de s’échapper dans l’atmosphère où il
contribue pour une part importante à l’effet de serre, le méthane est récupéré
et utilisé pour la cuisine, l’éclairage public, la production
d’électricité…
Une
centrale à biogaz Sulabh et ses différentes applications : production
d’électricité, cuisinière, chauffage, éclairage…
Au siège de l’organisation à Delhi, un laboratoire expérimental teste de
nouvelles technologies simples pour améliorer la situation sanitaire en Inde.
Une des dernières idées : utiliser de « l’herbe à canard » à croissance rapide
pour dépolluer les lacs et les rivières. L’herbe peut ensuite être récoltée et
servir à nourrir le bétail.
A chaque fois, les solutions proposées par Sulabh sont simples et adaptés au
contexte indien. D’ailleurs, en hindi « sulabh » signifie
littéralement « simple, facile ».
Après la visite des installations de Sulabh, le Dr Pathak nous invite dans la
bibliothèque de l’organisation. Parmi les nombreux ouvrages, il choisit un gros
volume des éditions reliées de « Young India », le journal de Gandhi, et
l’ouvre respectueusement.

L’œuvre de Gandhi inspire l’action du Dr Pathak. Pendant la lutte pour
l’indépendance de l’Inde, le Mahatma se battait déjà pour l’abolition du
système des castes. A qui servirait l’indépendance si des Indiens restaient
opprimés ? Il exigeait de ses disciples qu’ils nettoient eux-mêmes leurs
toilettes, et enseignait les bases sanitaires dans les villages où il passait.
Après l’indépendance en 1947, et la mort de Gandhi en 1948, le tout nouveau
gouvernement indien passa de nombreuses lois pour lutter contre le phénomène de
l’intouchabilité, avec un succès souvent mitigé.
En fondant Sulabh, le Dr Pathak cherche à aborder le problème sous un angle
pratique, et c’est sans doute la raison de son succès. L’organisation estime à
plus d’un million le nombre de personnes qu’elle a réussi à libérer du
scavenging. Commentant le travail de Sulabh lors de sa visite en juillet 2008,
la présidente indienne, Prathiba Devisingh Patil, déclare : « aucun programme
en Inde ne donnerait autant de bonheur à Gandhi que celui-ci »…
Aujourd’hui, 60 000 personnes agissent au sein de Sulabh. L’organisation
cherche à diffuser son modèle à travers le monde. 2,6 milliards d’êtres humains
n’ont toujours pas accès à des toilettes correctes. La technologie développée
par Sulabh peut contribuer à résoudre ce problème sanitaire. De plus, face au
réchauffement climatique et aux pénuries d’eau, les toilettes Sulabh sont une
solution écologique de premier plan.
Grâce à l’argent gagné dans la construction et l’entretien des toilettes
publiques, l’organisation mène également d’importants programmes de
réhabilitation des scavengers. A
suivre…
Comment les aider ?
L’organisation s’autofinance et n’accepte pas les donations. L’indépendance
financière de Sulabh est le meilleur atout du Dr Pathak pour rester libre de
penser et d’agir.
Le Dr Pathak invite tous ceux qui le souhaitent à poursuivre son action : la
technologie développée par Sulabh est libre de droits, et des formations
techniques peuvent être dispensées sur demande. A titre d’exemple, des
ingénieurs de 14 pays africains ont récemment été formés aux différents
systèmes développés par l’organisation, et de nouvelles sessions sont prévues
pour étendre l’expérience à d’autres pays.
Contacts
Sulabh Sanitation Movement
Sulabh Gram - Mahavir Enclave
Palam Dabri Marg
New Delhi – 110 045
Inde
• Téléphone : +91 11 25 03 26 17
• Site Internet : www.sulabhinternational.org
• E-mail : sulabh1@nde.vsnl.net.in

Le Musée International des Toilettes de Sulabh accueille les
visiteurs de passage à Delhi (même adresse). On y découvre des sanitaires de
tous les âges et de toutes les formes, dont certains modèles étonnants…
• Téléphone : +91 11 25 03 40 14
• Site Internet : www.sulabhtoiletmuseum.org
François