« D’où venez vous ? » Avant même « Salam » (Bonjour), c’est la
façon qu’ont les Iraniens d’aborder les étrangers dans la rue, dans les
transports, tout le temps. Pour peu qu’on s’attarde deux minutes, l’inévitable
« Que pensez vous de l’Iran ? » vient sur le tapis (persan, évidemment).
Beaucoup d’Iraniens sont anglophones, d’autres germanophones, ce qui
facilite le contact.
Eduqués et cultivés, ils sont nombreux à avoir passé quelques années à
l’étranger et sont très ouverts sur le monde extérieur. Nous comprenons vite
que la perception de l’Iran à l’étranger les taraude… Ils aiment leur pays et
veulent nous donner leur version : « ce que les médias occidentaux disent de
l’Iran n’est pas la vérité, nous ne sommes pas des terroristes ». Leur
président qui défraye la chronique ? « Un provocateur, un menteur ».
Notre silence prudent n’empêche pas les confidences. Mahmoud*, qui nous a
pris en stop, revient de lune de miel. Il est très fier d’être amoureux de sa
femme dont il nous montre le voile : « je n’aime pas çà, mais ils nous obligent
». Et de fait, toutes les femmes ne le portent pas de manière très volontaire.
A Bandar Anzali (station « balnéaire » sur la Caspienne) et dans certains
quartiers de Téhéran, nous pensons parfois nous être égarés en Italie…
Certaines femmes portent un voile léger et coloré simplement accroché à leur
chignon, comme une provocation. Elles sont d’une élégance raffinée, on croirait
presque qu’il s’agit d’un accessoire de mode. Bien entendu, il y a aussi toutes
celles qui portent le long tchador noir, qui les couvre de la tête au pied.
Elles glissent comme des fantômes dans les venelles des bazars.
Touristes iraniennes à Yazd
Pour les garçons, c’est différent. A part quelques très rares mollahs, tous
les hommes sont habillés à l’occidentale. Beaucoup de jeunes ont
(malheureusement) adopté la même coupe tectonique qu’à Paris. Le look est
souvent soigné, jusqu’aux lentilles colorantes pour les yeux… Nous découvrons
que les hommes ne sont pas tenus à la même pudeur que les femmes, et on ne peut
s’empêcher de s’étonner de ces grandes embrassades entres garçons en pleine
rue, parfois sur la bouche. Pas d’ambiguïté possible cependant, puisque il n’y
a pas d’homosexuel en Iran… selon les autorités.
Téhéran, dans le bus
Pas d’homosexuel, et pas d’alcool non plus, sauf pour les minorités
arménienne et juive (environ 400 000 chrétiens arméniens et 25 000 juifs vivent
en Iran). Pourtant Muhammad, quand il apprend que nous sommes français, nous
fait part de son goût prononcé pour le vin de Bourgogne, dont sa cave serait
pleine… « L’alcool n’est-il pas interdit en Iran ? » demandons nous naïvement.
Il éclate de rire. « C’est autorisé tant qu’on ne se fait pas prendre, sinon…
». Le goût de l’alcool ne semble pas être réservé aux amateurs de grands crus.
Dans un taxi collectif, de retour de promenade, un passager nous propose de la
« vodka » locale. Même question naïve, mêmes éclats de rire…
En fait, les restrictions sévères que la République Islamique impose à ses
citoyens pour les garder dans le « droit chemin » semblent produire l’effet
inverse, notamment sur la jeunesse. Marjane et Zohreh, deux sœurs blondes comme
les blés, nous reçoivent chez leurs parents. L’aînée a son propre appartement
en ville, elle a décidé qu’elle ne se marierait pas. Toutes deux rejettent le
régime en bloc et rêvent de partir à l’étranger. Leur mère les approuve mais
contrairement à ses filles elle a gardé son voile en notre présence, sans doute
par pudeur … pas si simple.
Cyrus aussi veut partir à l’étranger. Nous nous étions promis de garder nos
distances avec tout ce qui porte un uniforme, pour éviter de mauvaises
rencontres avec des milices religieuses trop zélées. Cependant, quand ce
militaire hésitant se décide à nous aborder avec une extrême gentillesse, nous
engageons la conversation avec plaisir. Cyrus compte filer en Autriche dès
qu’il aura fini son service militaire, rejoindre son frère qui y est ingénieur.
En attendant il savoure sa chance d’avoir été affecté à Téhéran, pendant que
d’autres appelés tombent sous les balles des trafiquants d’héroïne aux
frontières du Pakistan et de l’Afghanistan.
La conversation continue dans le bus. Lui et moi d’un côté de la barrière
centrale, Gabrielle de l’autre. Car dans les bus, les hommes sont à l’avant,
les femmes à l’arrière. Pas toujours très pratique pour se concerter
quand on ne sait pas exactement où descendre, à l’heure de pointe … Dans les
taxis collectifs, les choses sont plus souples par la force des choses : tout
le monde s’y entasse sans se poser de question, se serrant parfois à 7 dans une
modeste Renault 12 : convivialité et rencontres assurées. Dans les trains de
nuit, certains wagons sont réservés aux femmes, qui peuvent aussi choisir la
mixité… Sauf qu’en réservant nos billets nous ne l’avons pas précisé. Cela nous
permet de faire la connaissance de Reza, un Irano-américain qui nous aide à
obtenir du chef de train de voyager ensemble.
Un vendredi à Ispahan
Le lendemain, nous rejoignons Reza pour une longue promenade au bord de la
rivière. Comme chaque vendredi de nombreuses familles pique-niquent dans les
parcs. Reza disserte sur le caractère exceptionnel de l’accueil iranien : « En
Iran, on peut même demander à se faire inviter, sans problème ! ». Exemple in
situ, il aborde une famille pour lui demander du thé. Ni une ni deux, nous
sommes chaleureusement accueillis sur la couverture familiale, une tasse et des
friandises posées devant nous. Plus loin, il renouvelle l’expérience avec un
groupe d’étudiantes. Leur cagoule réglementaire ne les empêche pas de rester
coquettes, leur donnant seulement un air un peu sage. Nous ne comprenons pas
grand-chose à la discussion que Reza engage avec elles en farsi, nous voyons
seulement qu’elles éclatent de rire à plusieurs reprises. Après quelques photos
souvenirs, nous les quittons pour continuer notre ballade. Reza nous traduit
les blagues coquines qui ont eues tant de succès… pas si sages on dirait.
Etudiantes iraniennes
Les Iraniens nous invitent facilement chez eux, en toute simplicité. Une
fois, nous mangeons devant la télévision, branchée sur une chaîne satellite
irano-californienne. Peut-être que les autorités religieuses n’ont pas réagi
assez vite lorsque les antennes satellite sont arrivées en Iran ? Quoiqu’il en
soit, aujourd’hui de nombreux Iraniens sont équipés pour recevoir le genre de
programmes musicaux auxquels nous assistons : des clips dans lesquels des
chanteuses dénudées dansent en prenant des poses suggestives. Notre hôte nous
explique que les chanteuses iraniennes doivent s’expatrier, parce qu’en Iran…
les femmes n’ont pas le droit de chanter.
Javad, lui, chante dans un groupe. Nous avons rencontré cet adolescent
ébouriffé dans la rue, et il a décidé de faire un bout de chemin avec
nous. Il nous parle de sa grande passion : le hard rock et le métal. La vie en
Iran est très dure pour cet artiste incompris. Il nous confie avec l’air blasé
des gens de son âge qu’en Iran la majorité des gens ne s’intéresse pas au hard
rock et ne connaissent même pas Rammstein… on ne sait pas quoi lui répondre, on
doit avoir un peu vieilli.
Nous nous quittons devant le « Coffee net » où nous nous rendions. Les
Iraniens sont de gros utilisateurs d’Internet, malgré la censure : impossible
d’accéder au site qui gère notre newsletter. Relation de cause à effet, les
Iraniens sont devenus des professionnels du piratage, et les codes pour «
craquer » les verrous de sécurité sont tagués sur les murs… Et puis, si l’on en
croit les recherches effectuées dans Google par les précédents utilisateurs,
tous les sites « immoraux » n’ont pas encore été recensés par les
autorités.
Cela étant, il existe une autre facette de la censure qui ne se contourne
pas. Ali, avec qui nous avons pris des photos « mixtes » (au moins un homme et
une femme non mariés dont un ou une Iranien(ne)) nous prie de ne pas les
diffuser sur notre site. Il s’est déjà fait taper sur les doigts pour s’être
retrouvé sur le blog de voyage de touristes européens… Orwellien.
Sans doute est-ce cela le plus déroutant. Nous avons une impression de «
normalité », à bien des moments nous pourrions nous croire en Europe du sud.
Cependant nos interlocuteurs nous rappellent qu’il existe dans l’ombre un
régime qui surveille et contrôle leur vie privée. Toutes ces règles, tous ces
interdits, semblent être collés sur une société qui, c’est le moins que l’on
puisse dire, ne les a pas réellement intériorisés. Il y a quelque chose d’un
peu artificiel dans l’air, dans ce pays qui ne nous apparaît pas
particulièrement religieux ni traditionaliste…
Cependant, si de nombreuses personnes nous confient leur rejet du régime
islamique, beaucoup nous font aussi part de leur profond attachement à l’Iran.
D’un côté, il y a ce vendeur de nougats, qui nous montre l’Ayatollah Khomeiny
sur le billet de 10 000 rials que nous lui tendons : « c’est le diable ! ». De
l’autre, ce voisin de table au restaurant, commentant le clip de propagande que
diffuse la télévision sur la menace d’une attaque israélienne : « nous sommes
prêts à nous défendre ». Les Iraniens sont très patriotes et ne confondent pas
leur pays avec son régime. Pour Nasser, ce serveur qui nous fait un bref exposé
de la
splendeur passée de la Perse, « un jour l’Iran sera libre ».
François
* Tous les prénoms ont été modifiés