Le 13 novembre, nous quittons Battambang pour Phnom Penh, la capitale du Cambodge. Située au confluent du Tonlé Sap et du Mékong, celle qu’on surnommait autrefois la « Perle de l’Asie » a gardé un charme indéniable. De belles rues droites, bordées d’anciennes demeures coloniales, de temples khmers et de restaurants en terrasse, coupent quelques grands et larges boulevards où s’écoule l’essentiel d’une circulation pas encore trop dense.
Nous nous joignons au flot des motos et « tuk-tuks » (ici, une moto tirant une petite charrette) et arpentons Phnom Penh à vélo. Nous avons peine à imaginer que cette ville si vivante était il y a si peu de temps quasi-déserte, à l’abandon, offrant le symbole de la perdition de tout un pays.
Phnom Penh aujourd’hui
En 1970, la guerre fait rage au Vietnam voisin. Sihanouk, le roi du Cambodge, cherche maladroitement à éviter à son pays d’entrer dans la tourmente qui a déjà contaminé le Laos. Les Américains le jugent trop indulgent avec les partisans vietnamiens qui utilisent la zone frontalière du Cambodge comme base arrière. Ils soutiennent un putsch fomenté par le général Lon Nol pour renverser la monarchie. La répression qui s’abat alors et les bombardements « secrets » mais néanmoins massifs des Américains sur tout l’est du Cambodge contribuent à alimenter une insurrection communiste soutenue par les Nord-vietnamiens : les Khmers rouges.
Le 17 avril 1975, après une guerre civile de 5 ans, les Khmers rouges entrent dans Phnom Penh. Ils proclament « l’année 0 » et ordonnent l’évacuation de la capitale : les 2 millions d’habitants que compte alors la ville doivent rejoindre la campagne, à pied, y compris les infirmes. Ce terrible exode fait des milliers de victimes et ne fait qu’annoncer une horreur encore plus grande. Phnom Penh devient une ville fantôme, où ne vit plus qu’une poignée de fidèles du nouveau régime.
La vie a repris devant le palais royal de Phnom Penh
Nous mettons à profit notre passage dans la capitale cambodgienne pour visiter le musée de Tuol Sleng, situé dans ce qui fut la prison S21. Après la « libération » de la ville, les Khmers rouges transforment cet ancien lycée en un centre de détention et de torture où des dizaines de milliers de Cambodgiens sont torturés puis exécutés. En tout, seuls 7 pensionnaires survivent…
Les Khmers rouges ont méticuleusement constitué des dossiers sur leurs exactions et photographié toutes leurs victimes. Des portraits de détenus ont été exhumés pour être présentés au public. Que nous disent ces visages ? D’un condamné à l’autre, on croit deviner des sourires de défi, des airs déterminés, des regards hébétés, des personnes désespérées, le plus souvent une indicible terreur… Plus loin sont exposées des photos d’enfants, car pour les Khmers rouges il n’y a pas d’âge pour être un « ennemi du peuple ». Aucun ne sourit, leur regard exprime uniformément un profond sentiment d’injustice.
Les
Khmers rouges ne prirent pas la peine d’enlever les tableaux noirs de l’ancien
lycée reconverti en centre de torture
La « révolution » menée par le tristement célèbre Pol Pot, « frère n°1 » du régime khmer rouge, frappe aussi hors des murs de Tuol Sleng. La population cambodgienne est réduite en esclavage et soumise aux travaux forcés ; la terreur s’abat avec une violence indéfinissable sur tout le pays au nom de « l’Angkar », le parti unique, qui prend valeur de dieu tout puissant. Le Cambodge devient un lieu où la vie ne vaut plus rien, où parler une langue étrangère ou avoir les mains trop propres est passible de la peine de mort, où les condamnés sont exécutés à coup de massue ou par étouffement à l’aide d’un sac plastique, pour économiser les balles, où même les nourrissons peuvent être considérés comme des contre-révolutionnaires et tués à mains nues par des adolescents endoctrinés jusqu’à la folie… Selon les estimations, le massacre fait entre 2 et 3 millions de morts (sur 8 millions de Cambodgiens)… Comment un peuple en arrive-t-il à planifier son propre génocide ? Plus la visite avance et plus les questions s’accumulent.
Lors de notre second passage à Phnom Penh se tient le procès de « Douch », l’ex-responsable de la prison S21. Il demande pardon et réclame la plus haute sanction pour les crimes commis. Dans le musée de Tuol Sleng, nous avons pu lire d’autres témoignages d’anciens Khmers rouges dévoilés au public. La plupart reconnaissent l’horreur des faits, pourtant, par une étrange schizophrénie, beaucoup disent ne rien regretter de leur engagement. Chacun semble se dégager de sa responsabilité sur ses supérieurs et ne rien vouloir assumer. On veut bien croire que les bourreaux eux-mêmes vivaient dans la terreur, toute désobéissance ou même frilosité à l’égard de la doctrine khmer rouge étant punie de mort. Pourtant, un tel carnage n’a-t-il pas nécessairement dû réclamer un minimum de zèle ?…
En 1979, les Vietnamiens, soutenus par l’URSS, envahissent le Cambodge et mettent fin aux agissements des Khmers rouges. Cependant les malheurs des Cambodgiens ne sont pas terminés. La famine frappe un pays complètement désorganisé, et la guerre civile reprend. Cette fois, les Khmers rouges sont discrètement aidés par les Américains (et plus ouvertement par les Chinois). Le Cambodge semble n’être qu’un terrain d’affrontements où les grandes puissances règlent leurs comptes sur le dos des Cambodgiens. La moitié de la population profite du chaos pour fuir le pays, de gigantesques camps de réfugiés sont installés à la frontière thaïlandaise. Les belligérants expérimentent l’utilisation à grande échelle des mines anti-personnelles. Les Vietnamiens se retirent finalement en 1989, mais les mines continuent aujourd’hui à tuer et mutiler davantage que les accidents de la route.
Scène d’aujourd’hui dans la campagne cambodgienne
Pol Pot meure en 1998, probablement assassiné par les siens, et la guerre civile prend fin peu de temps après. Depuis, le Cambodge travaille à panser ses plaies avec l’aide de la communauté internationale. De nombreuses ONG travaillent aux quatre coins du pays et aident le Cambodge à renaître peu à peu de ses cendres.
Aujourd’hui, les Cambodgiens cherchent à tourner la page de leur douloureux passé. Chez les anciens, le regard est parfois un peu lourd mais le sourire toujours présent. La vie reprend ses droits et les jeunes générations regardent vers l’avenir, cherchant à oublier le traumatisme de leurs aînés (quelquefois il est vrai au risque de le nier). Dans les campagnes, des enfants radieux accueillent les étrangers avec de grands « hello », parfois agrémentés de naïfs « I love you ». Un regard, une réponse à leurs salutations, et les rires fusent. La paix semble ici plus vivante et davantage fêtée qu’ailleurs, sans doute parce qu’elle est encore neuve et qu’on la sait si fragile et tellement précieuse...
Sur le lac de Kamping Poy
François
Gabrielle devant le pavillon tibétain, inauguré en 2008 par le Dalaï
Lama